Non
je ne m’en souviens pas. Mais j’ai un autre souvenir que je tiens à
vous raconter. Nous sommes en 1942 ou 1943. J’aimais beaucoup les
stylos et un de mes copains de classe un matin me montre un stylo que
je trouve absolument merveilleux. La jalousie chez moi s’en mêle sans
doute et une dispute à voix basse s’engage pendant les classes.
Il était juif, nous somme en pleine guerre, et énervé, à bout
d’arguments je le traite de « sale juif ». Les enfants et les
adultes, nous n’étions pas tous des héros à l’époque comme l’histoire
le raconte et il y avait en France un antisémitisme cossu. J’avais
12-13 ans ; est-ce que j’ai pris conscience de ce que je disais,
je n’en suis pas sûr mais le lendemain, la maman de ce garçon est venue
à la sortie de la classe et m’a mis dans la rue une belle gifle, ce que
j’ai réprouvé violemment à cet âge là. Mais ce souvenir est devenu
ensuite dans ma vie l’image même du courage et de la bravoure chez
cette femme et du désir de respect vis-à-vis de sa confession et de son
enfant. C’est pour moi un acte admirable quand j’y repense. Et tout ça
c’était pour un stylo de belle couleur avec une plume qui je crois
était en or et qui m’avait littéralement fasciné. Le courage de cette
femme m’a toujours occupé et a provoqué postérieurement mon admiration.
Quel est votre lien aujourd’hui avec l’écriture ?
Il reste fort parce que j’y suis encore et toujours attaché. J’aime
écrire à des amis, leur envoyer mon amitié par l’écriture. Je ne
maîtrise par les moyens de communication moderne et je n’en ai pas
réellement le désir. Je garde le goût de la belle enveloppe, du beau
papier à lettre et j’écris avec un de mes stylos de la marque Rotring.
J’en ai trois de plume différente dans la grosseur. En passéiste, j’ai
aussi une petite collection de plumes Sergent Major et autres et un
porte-plume dont je ne me sers plus vraiment mais je les ai en
permanence sur mon bureau.
Est-ce que les 3 stylos avec lesquels vous écrivez sont des stylos qu’on vous a offerts ?
Non je me les suis achetés. J’ai été impressionné par les stylos
Rotring d’une connaissance et qui me provoquaient un réel plaisir
d’écriture. Je me revois dans le magasin, je les ai essayé tous les
trois. J’ai été séduit immédiatement par la plume donnant l’écriture la
plus grande et la plus large. Comme ce n’était pas se ruiner que de les
acquérir, j’ai préféré rentrer avec un éventail de possibilités.
Y en a t’il un auquel vous tenez particulièrement ?
Oui, celui à l’écriture la plus large que j’ai depuis longtemps et
auquel je suis très attaché. Je n’enverrai jamais un courrier avec un
autre moyen. J’écris avec la plus grosse plume ce qui virilise mon
écriture et m’a valu je crois quelques succès féminins
Quelle encre utilisez-vous ?
De l’encre Waterman. Je me suis fait gourmander récemment par ma femme
parce que j’ai voulu utiliser de l’encre bleue et qu’elle m’a dit qu’il
fallait utiliser de l’encre noire. Comme nous avons une certaine
différence d’âge j’ai obéi immédiatement mais il faut que je me
surveille. J’aurais dû protester j’avais très envie d’écrire à l’encre
bleue. Je vais peut-être oser l’encre violette de temps en temps en
hypocrite.
Est-ce qu’il vous arrive de changer de couleur d’encre en fonction du destinataire ?
Non, sinon je consulterais mon médecin.
Quel est votre plus agréable souvenir d’écriture récent ?
C’était il y a quelques jours. Un journal spécialisé m’avait demandé un
papier sur le monde équestre auquel je suis très attaché. J’ai tourné
en rond quelques temps puis j’ai oublié. On m’a relancé et je n’avais
plus de cartouche pour mon stylo. Je suis allé voir ma fille qui en
avait et à ma grande stupéfaction j’ai écrit deux pages très
rapidement, dont j’ai estimé ne pas avoir à rougir. Je pense que je
tournais en rond parce que je ne pouvais écrire avec mon stylo favori.
Je ne dis pas que l’inspiration était absente uniquement à cause de
cela mais en revanche dès que j’ai pu l’utiliser, j’ai écrit l’article
en 15 minutes.
Diriez-vous que le plaisir de l’écriture est le même que celui que vous éprouvez auprès des chevaux ?
Ce sont deux plaisirs différents. Il y a dans le contact avec le cheval
une sensualité, délicieusement physiologique et primale alors que
l’écriture est pour moi un plaisir purement cérébral. La plume,
l’écriture, est un plaisir de l’esprit, intellectuel, une nostalgie qui
m’accroche à mon enfance, à l’écriture de mon père que j’enviais et que
j’envie toujours.
Y a t’il des moments ou cinéma et écriture se rejoignent ?
L’écriture m’est nécessaire car lorsque j’ai une idée en lisant un
scénario, en pensant à une scène qui n’est pas totalement aboutie, à
des dialogue qui ne sont pas satisfaisants, si j’ai une autre idée, il
faut absolument que l’écriture en marge me rappelle ce à quoi j’ai
pensé. Mais il faut absolument que je le marque car un souvenir, une
idée, c’est comme un petit nuage qui passe dans le cortex et il faut
tout de suite que je la mette sur le papier. Si un scénario m’a
intéressé à la première lecture, je ne le lis jamais une deuxième fois
sans écrire en marge les sensations d’améliorations possibles.
A ma connaissance vous n’avez pas écrit de livre ?
Effectivement, je résiste à l’écriture de mémoires que je trouve
parfaitement inutiles même si les éditeurs, qui tirent grand
bénéfice de ce type de livres, me tannent de plus en plus. Ce qui me
trotte dans la tête ce serait plutôt de faire éditer les
correspondances que j’établirais avec un homme plus jeune que moi. Un
livre de correspondances, le parallélisme qui peut exister entre un
homo sapiens septuagénaire et homo sapiens trentenaire.
Que
pensez-vous de ce qu’a écrit pour penandco le coach Pierre
Blanc-Sahnoun à propos de l’écriture : « écrire c’est poser
un geste vers la reconstruction d’une parole identitaire qui parle de
nos intentions » ?
Je dirais que c’est aussi cela mais pas seulement.
Il dit que c’est aussi réinvestir la dimension ludique. J’ai l’impression que le ludisme est important dans votre vie ?
Je pense que c’est une réelle thérapie.
Si
je vous demandais d’écrire quelques mots que mes enfants de 4 et 6 ans
découvriraient quand ils seront grands ; lesquels
choisiriez-vous ?
Curiosité, enthousiasme, les Autres, humour, passion.
Gardez-vous
dans un tiroir secret une lettre, un mot ou un message manuscrit que
vous relisez de temps en temps et qui comme la madeleine de Proust vous
fait remonter des émotions? La seule chose que je garde
depuis maintenant 20-25 ans est une lettre que je n’ai jamais ouverte.
C’est la dernière lettre que mon père m’ait envoyée dans laquelle je
sais qu’il réprouve la liaison que j’avais à l’époque et dont il me
fait reproche. Je n’ai jamais voulu la lire et la lettre n’est pas
encore ouverte.
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Un grand merci à lui pour sa gentillesse et son authenticité réelle lors de cet entretien.
Merci également à Madame Bayle pour son aide :)
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