Interview de Jean Rochefort

Le 25 juin 2008

Si je vous dit porte-plume, encre violette, pleins et déliés, qu’est-ce que cela vous évoque ?
Cela évoque des souvenirs scolaires. L’encre violette évoque l’interdit puisque nous n’avions le droit qu’à l’encre noire ; l’encre rouge représentait une sorte de magie ludique. Nous devions réaliser les pleins et les déliés avec régularité ce qui nous obligeait à des heures de travail laborieux pour les rendus de devoirs.

Diriez-vous que ce souvenir d’enfance est ludique et agréable ou un souvenir fastidieux ?
Comme la plupart des gens qui ont choisi la fiction comme activité, la scolarité était douloureuse. Mais comme mon père estimait beaucoup une belle écriture qu’il avait lui-même et à laquelle il était fort sensible, j’étais effectivement attiré par la calligraphie, les porte-plumes et les stylos. Donc écrire est plutôt un plaisir.

L’écriture est-elle un fil rouge, une transmission par rapport à votre père ?
Non peut-être  pas mais il m’a toujours impressionné quand il rédigeait des lettres impeccables, très nettes et sans rature même jusqu’à un grand âge et j’y étais sensible effectivement.

Vous souvenez-vous de votre premier stylo et à quelle occasion vous l’avez reçu ?

Non je ne m’en souviens pas. Mais j’ai un autre souvenir que je tiens à vous raconter. Nous sommes en 1942 ou 1943. J’aimais beaucoup les stylos et un de mes copains de classe un matin me montre un stylo que je trouve absolument merveilleux. La jalousie chez moi s’en mêle sans doute et  une dispute à voix basse s’engage pendant les classes. Il était juif, nous somme en pleine guerre, et énervé, à bout d’arguments je le traite de « sale juif ». Les enfants et les adultes, nous n’étions pas tous des héros à l’époque comme l’histoire le raconte et il y avait en France un antisémitisme cossu. J’avais 12-13 ans ; est-ce que j’ai pris conscience de ce que je disais, je n’en suis pas sûr mais le lendemain, la maman de ce garçon est venue à la sortie de la classe et m’a mis dans la rue une belle gifle, ce que j’ai réprouvé violemment à cet âge là. Mais ce souvenir est devenu ensuite dans ma vie l’image même du courage et de la bravoure chez cette femme et du désir de respect vis-à-vis de sa confession et de son enfant. C’est pour moi un acte admirable quand j’y repense. Et tout ça c’était pour un stylo de belle couleur avec une plume qui je crois était en or et qui m’avait littéralement fasciné. Le courage de cette femme m’a toujours occupé et a provoqué postérieurement mon admiration.

Quel est votre lien aujourd’hui avec l’écriture ?
Il reste fort parce que j’y suis encore et toujours attaché. J’aime écrire à des amis, leur envoyer mon amitié par l’écriture. Je ne maîtrise par les moyens de communication moderne et je n’en ai pas réellement le désir. Je garde le goût de la belle enveloppe, du beau papier à lettre et j’écris avec un de mes stylos de la marque Rotring. J’en ai trois de plume différente dans la grosseur. En passéiste, j’ai aussi une petite collection de plumes Sergent Major et autres et un porte-plume dont je ne me sers plus vraiment mais je les ai en permanence sur mon bureau.

Est-ce que les 3 stylos avec lesquels vous écrivez sont des stylos qu’on vous a offerts ?
Non je me les suis achetés. J’ai été impressionné par les stylos Rotring d’une connaissance et qui me provoquaient un réel plaisir d’écriture. Je me revois dans le magasin, je les ai essayé tous les trois. J’ai été séduit immédiatement par la plume donnant l’écriture la plus grande et la plus large. Comme ce n’était pas se ruiner que de les acquérir, j’ai préféré rentrer avec un éventail de possibilités.

Y en a t’il un auquel vous tenez particulièrement ?
Oui, celui à l’écriture la plus large que j’ai depuis longtemps et auquel je suis très attaché. Je n’enverrai jamais un courrier avec un autre moyen. J’écris avec la plus grosse plume ce qui virilise mon écriture et m’a valu je crois quelques succès féminins

Quelle encre utilisez-vous ?
De l’encre Waterman. Je me suis fait gourmander récemment par ma femme parce que j’ai voulu utiliser de l’encre bleue et qu’elle m’a dit qu’il fallait utiliser de l’encre noire. Comme nous avons une certaine différence d’âge j’ai obéi immédiatement mais il faut que je me surveille. J’aurais dû protester j’avais très envie d’écrire à l’encre bleue. Je vais peut-être oser l’encre violette de temps en temps en hypocrite.

Est-ce qu’il vous arrive de changer de couleur d’encre en fonction du destinataire ?
Non, sinon je consulterais mon médecin.

Quel est votre plus agréable souvenir d’écriture récent ?
C’était il y a quelques jours. Un journal spécialisé m’avait demandé un papier sur le monde équestre auquel je suis très attaché. J’ai tourné en rond quelques temps puis j’ai oublié. On m’a relancé et je n’avais plus de cartouche pour mon stylo. Je suis allé voir ma fille qui en avait et à ma grande stupéfaction j’ai écrit deux pages très rapidement, dont j’ai estimé ne pas avoir à rougir. Je pense que je tournais en rond parce que je ne pouvais écrire avec mon stylo favori. Je ne dis pas que l’inspiration était absente uniquement à cause de cela mais en revanche dès que j’ai pu l’utiliser, j’ai écrit l’article en 15 minutes.

Diriez-vous que le plaisir de l’écriture est le même que celui que vous éprouvez auprès des chevaux ?
Ce sont deux plaisirs différents. Il y a dans le contact avec le cheval une sensualité, délicieusement physiologique et primale alors que l’écriture est pour moi un plaisir purement cérébral. La plume, l’écriture, est un plaisir de l’esprit, intellectuel, une nostalgie qui m’accroche à mon enfance, à l’écriture de mon père que j’enviais et que j’envie toujours.

Y a t’il des moments ou cinéma et écriture se rejoignent ?
L’écriture m’est nécessaire car lorsque j’ai une idée en lisant un scénario, en pensant à une scène qui n’est pas totalement aboutie, à des dialogue qui ne sont pas satisfaisants, si j’ai une autre idée, il faut absolument que l’écriture en marge me rappelle ce à quoi j’ai pensé. Mais il faut absolument que je le marque car un souvenir, une idée, c’est comme un petit nuage qui passe dans le cortex et il faut tout de suite que je  la mette sur le papier. Si un scénario m’a intéressé à la première lecture, je ne le lis jamais une deuxième fois sans écrire en marge les sensations d’améliorations possibles.

A ma connaissance vous n’avez pas écrit de livre ?
Effectivement, je résiste à l’écriture de mémoires que je trouve parfaitement inutiles  même si les éditeurs, qui tirent grand bénéfice de ce type de livres, me tannent de plus en plus. Ce qui me trotte dans la tête ce serait plutôt de faire éditer les correspondances que j’établirais avec un homme plus jeune que moi. Un livre de correspondances, le parallélisme qui peut exister entre un homo sapiens septuagénaire et homo sapiens trentenaire.

Que pensez-vous de ce qu’a écrit pour penandco le coach Pierre Blanc-Sahnoun à propos de l’écriture : « écrire c’est poser un geste vers la reconstruction d’une parole identitaire qui parle de nos intentions » ?
Je dirais que c’est aussi cela mais pas seulement.

Il dit que c’est aussi réinvestir la dimension ludique. J’ai l’impression que le ludisme est important dans votre vie ?
Je pense que c’est une réelle thérapie.

Si je vous demandais d’écrire quelques mots que mes enfants de 4 et 6 ans découvriraient quand ils seront grands ; lesquels choisiriez-vous ?
Curiosité, enthousiasme, les Autres, humour, passion.

Gardez-vous dans un tiroir secret une lettre, un mot ou un message manuscrit que vous relisez de temps en temps et qui comme la madeleine de Proust vous fait remonter des émotions?
La seule chose que je garde depuis maintenant 20-25 ans est une lettre que je n’ai jamais ouverte. C’est la dernière lettre que mon père m’ait envoyée dans laquelle je sais qu’il réprouve la liaison que j’avais à l’époque et dont il me fait reproche. Je n’ai jamais voulu la lire et la lettre n’est pas encore ouverte.

N'hésitez pas à nous faire part de vos remarques sur cette interview: contact@penandco.com


Résumer l’histoire et le talent de Jean Rochefort en quelques lignes est un exercice de style impossible.
Pour mieux connaître cet immense artiste, cliquez ici.
Un grand merci à lui pour sa gentillesse et son authenticité réelle lors de cet entretien.
Merci également à Madame Bayle pour son aide :)

 

 
 

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